Carnets de Bord 2003 ~ Histoire d'un grand millésime


     

 » fin mars

 Il fait trop doux, la végétation va partir trop vite. Agréable pour la taille, facile pour faire circuler les tracteurs, le schéma du grand millésime, idéal surtout pour se faire cueillir par le gel en avril.

 » dimanche 30 mars

Je n'aime pas les mois de mars trop doux: pas une seule température négative. La taille est terminée; définitive, la prise de risque maximum.

 » dimanche 6 avril

 (météo dusoir) Semaine d'angoisse, température négative prévue tous les matins, pourvu qu'il fasse sec.

 » lundi 7 avril

 -2 °c. C'était juste.                                                                                      

» mardi 8 avril

 -2 °c. Tous les jours la même chose.

  » mercredi 9 avril

-3 °c. Certains ont été touchés.

 » jeudi 10 avril

-2 °C. Moins froid que les jours passés mais l'humidité est beaucoup plus élevée. Heureusement que nous n'avons pas commencé les labours.

 

  » vendredi 11 avril

Il semblerait que tous les bourgeons n'aient pas résisté. Toujours le même scénario avec les années précoces. Les vignes de Montlouis sont les plus touchées. La Butte est intacte. Le domaine n'avait pas gelé en 1991 ni en 1994. Un peu de dégâts sur Vouvray. Le gel est sans doute moins important que ne le laissent supposer certains discours excessifs.

 » fin avril

 La douceur est installée. Les dégâts sont plus visibles dans les vignes de Lussault et de Montlouis. Celles de Saint Martin le Beau ont bien résisté ainsi que celles de Vouvray. Bourgueil est strictement intact. La sortie n'est pas épaisse. À chercher des petits rendements, on finit par en trouver. La cuverie de la Butte va rester en partie neuve. Tout juste quelques petites averses fin avril. Pratiquement trois mois sans eau, j'aurais préféré cette période exceptionnellement sèche à la fin de l'été.

 » mai

 Les premières fleurs sont visibles fin mai. Incroyable, juste ce qu'il faut comme eau en trois averses: 52 mm. La vigne est magnifique, la végétation luxuriante. Il y a tout à faire en même temps: quasiment impossible de maîtriser la pousse malgré le renfort de personnel. Début de cycle sur les chapeaux de roues. Si cela continue, on va vendanger avant les vacances.

      

 » juin

Un modèle de météo : quatre averses, 35 mm au total, un temps superbe. Les « mini » sont très élevés. Je n’ose pas y croire.

» juillet

 Températures plus raisonnables. Toujours le même rythme d'averses. État sanitaire impressionnant, les grappes pendent. Nous avons près de trois semaines d'avance. Contrairement aux impressions, l'été n'est pas sec, il pleut exactement comme il faut: 52 mm sur le mois.

 » août

 Cette fois-ci rien ne va plus, trop chaud. La cave est en ordre, c'est le seul endroit où il fait bon. Le raisin ne va pas bien. Toutes les grappes qui dépassent du feuillage grillent. Impossible de travailler dehors, il fait vraiment trop chaud. Tous nos visiteurs prédisent un grand millésime, j'espère surtout qu'il restera quelques grappes. Il paraît que nous ne sommes jamais contents. Je réclame toujours du soleil, mais je finis par penser que « le beau temps, c'est quand ça change ». Il faudrait prévoir un premier prélèvement rapidement.

  » vendredi 29 août

 Visite des vignes de Bourgueil. Le sourire est sur toutes les lèvres, c'est vraiment incroyable. Trois semaines d'avance. Douche froide! « Millésime inconnu de tous les dangers, acidité trop basse, niveau d'alcool trop élevé. Il faudrait vendanger rapidement, acidifier, sulfiter à 6 voire 8 g. C'est quoi ce discours ! Comment font nos confrères du sud de la Vallée du Rhône, du Languedoc, du Roussillon! Je vais en appeler un ou deux rapidement. Je ne veux toucher à rien. Je ne toucherai à rien. « Il faut rester dans la typicité du Val de Loire. Il y aura bourgueil marqué sur l'étiquette. Et pourquoi cela ne serait pas différent cette année ? Il y aura aussi 2003, que je sache. « Ban des vendanges le 9 septembre, et pourquoi pas demain matin! Nous allons encore être les derniers.

 » lundi 1er septembre

Premier prélèvement à Bourgueil.
Le 9 me semble vraiment trop tôt, il faudra attendre un peu plus. Le niveau est déjà impressionnant. Toutes les parcelles entrant dans Mi-pente sont déjà à 12°c. Perrières aussi. Le Haut de la Butte est superbe (quel terroir !), seul le Pied a un peu de retard; mais l'état sanitaire est absolument impeccable. À l'inverse de l'an dernier, je finirai sans doute par cette parcelle.

 

 » mardi 2 septembre

Premier prélèvement à Montlouis et à Vouvray. Impressionnant, toutes les données sont inconnues à cette date. Trois semaines d'avance sur 1990. Quand on pense à la qualité de ce millésime... La pression monte vraiment, pourvu que ça tienne. On est à deux doigts du millésime exceptionnel, mais tout n'est pas fini. Le record du monde est au bout de la ligne droite. Au vu des temps intermédiaires, il va être pulvérisé. L'arrivée n'est plus très loin pour Bourgueil, il reste un peu plus de distance pour Montlouis et Vouvray.
» mardi 9 septembre

 

Scarpia était parfait, Mario peu crédible et Tosca magnifique.
La soirée aurait été parfaite si la pluie ne nous avait pas accompagnés de l'Opéra Bastille à Tours: 62 mm en 24 heures. Une horreur, l'équivalent d'un mois de septembre humide.
C'est toujours le même cirque et trop souvent les mêmes qui gagnent. Les vendanges sont bien avancées partout en France. La vigne va se gorger d'eau, les grains grossir, ils vont s'écraser, pourrir. Pourvu qu'il fasse froid. Les prélèvements ne vont pas être terribles.

         » mercredi 10 septembre

Prélèvement général. Pas spectaculaire l'évolution. Il fallait s'y attendre avec la pluie d'hier. L'acidité chute plus que le degré ne monte. Il faut qu'il fasse sec. La pourriture noble s'est pourtant bien installée. Si tout déconne il va falloir ramasser vite. Presque quarante hectares, avec tout notre bazar, j'angoisse. Je ne suis pas de bonne compagnie en ce moment. Il faut absolument s'organiser pour aller plus vite, recontacter les vendangeurs mis sur la liste d'attente, passer de trente à cinquante; heureusement, la demande pour vendanger est forte.
Les rosés sont à point. Ils faisaient plus de 13°c au premier prélèvement. Nous ne sommes pas prêts avant vendredi. Trop compliquées ces vendanges où il manque trois semaines de préparation. Presque 400 barriques, plus tout le reste, ça ne se prépare pas comme ça.

» mendredi 12 septembre

 Rentrée des classes. Il fait beau depuis mardi, pourvu que ça dure. Les vendangeurs, en équipe réduite pour les rosés (une seule journée de vendange), sont tous présents. Peu d'anciens mais des fidèles, quelques personnages me semblent intéressants. Une proportion normale de déjantés. J'espère que la mayonnaise va prendre. Il va falloir les faire cohabiter jusqu'à fin octobre. 

» lundi 15 septembre

Une semaine passée sans une goutte d'eau, il faudrait se décider à couper. La visite des vignes sur Montlouis me semble bien tardive. De toutes façons,le ban des vendanges a déjà eu lieu. Les machines tournent à plein régime. Il va être difficile de produire des bulles. Millésime trop beau pour ceux qui ont des marchés dans ce créneau. Pour ma part, je ne vois pas d'inconvénients à ne faire que des moelleux. Il faudrait pourtant attraper quelques grappes pour les secs dans les parcelles les moins intéressantes.
Chilloux: 12,7°c, raté pour les bulles. Peut-être dans les toutes jeunes vignes: 13,8°c, pratiquement du demi sec. Et nous ne sommes qu'à mi-septembre.

» mardi 16 septembre

Troisième prélèvement sur la Butte. Cette fois-ci, il semble que le grand millésime est proche. Toutes les parcelles dépassent 12°c, Mi-pente est déjà à plus de 13°c. L'effet de la pluie de la semaine dernière est négligeable. L'averse a finalement été salutaire. Le feuillage ne souffre pas. Intéressant pour les cabernets, super pour les chenins, cet arrosage doit nous permettre de les emmener très loin.

» samedi 20 septembre

Volagré, Vallée Moret, parcelles partiellement gelées. Il n'y a presque pas de grappes sur les pieds. Pour une fois, nous allons tout ramasser en un seul passage. À quoi sert la table de tri cette année, pratiquement pas de déchet. Heureusement avec le rendement sur pied. 16,3°c. Impressionnant. C'est de plus en plus clair, il faut jouer tout le reste en moelleux et liquoreux. La météo est superbe, la semaine prochaine on coupe la Butte.

» lundi 22 septembre

À Bourgueil, je crois que c'est l'heure. Le raisin est magnifique, l'état sanitaire impressionnant. Quand je pense que beaucoup de vignes sont déjà vendangées. Surprise à Bourgueil où subsistent de nombreux foyers de résistance. Les viticulteurs les plus sérieux sont encore dans les vignes. Avec une météo pareille, c'était vraiment le millésime à pousser sans grands risques.

                                                                                                               Jacky Blot